Entretien :Philippe Martinez : « Être la CGT de tous les travailleurs »

Vendredi, 17 Mai, 2019

 Alors que vient de se clôturer le 52e congrès confédéral de la CGT, son secrétaire général, réélu à la tête du syndicat, appelle à la mobilisation et invite ses syndiqués à « militer autrement ».

Le congrès a une nouvelle fois appelé à « améliorer la mise en œuvre des décisions prises au congrès ». Comment faire évoluer les structures en interne pour y parvenir ?

Philippe Martinez. Il y a besoin maintenant de passer aux travaux pratiques. La nouvelle direction choisira mais il faut le faire avec ceux qui ont envie d’avancer. Soit on reste dans nos locaux à attendre les salariés, soit on va au-devant des salariés. Il faut peut-être, par exemple, des Unions Locales mobiles, comme des caravanes itinérantes. Quand on se plante dans une zone commerciale, tout le monde nous voit : les travailleurs de ces zones, mais aussi les clients. Ils n’auraient jamais frappé à la porte de nos locaux sans cela. Cela bouleverse nos fonctionnements mais cela correspond aux besoins. Il faut militer autrement. Secouer la pulpe collée au fond.

Dans votre discours introductif du congrès, vous avez rappelé que la CGT devait être « en phase avec les défis de son temps et ne pas se refermer sur elle-même ». A l’issue de trois jours de débats, considérez-vous que le syndicat a réussi à se doter des moyens nécessaires pour y parvenir ?

Philippe Martinez. Il nous faut opérer de grands changements dans notre mode d’organisation si nous voulons être la CGT de tous les travailleurs. Comme nous n’avons pas réussi à la faire depuis vingt ans, bien entendu que la tâche va être rude. Les changements existent et il ne faut pas oublier qu’il y a des travailleurs et des travailleuses qui les subissent. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on est contre le travail du dimanche qu’on ne doit pas s’occuper de ceux qui travaillent le dimanche. C’est compliqué dans la CGT d’aborder ces questions. On considère trop souvent que si on défend ceux qui travaillent le dimanche, c’est qu’on admet le travail du dimanche. Cela est valable aussi sur notre organisation. Nous sommes une vieille organisation et fiers de l’être. Mais toutes les conséquences de la destruction du monde du travail génèrent des travailleurs et des travailleuses qui ne rentrent pas dans les cases historiques de la CGT. Soit on s’en occupe, soit non. Mais dans ce cas-là, on les voit se mobiliser hors de nous et on dit « il faut aller les voir ». La meilleure façon d’aller les voir, c’est d’aller sur leurs lieux de travail. La plupart d’entre eux travaillent mais ils ne trouvent pas de syndicat. Je pense qu’une majorité est favorable à ces changements, on l’a vu au travers des votes. Mais il y aussi une résistance. Donc il faut continuer à s’expliquer et à débattre sinon nous n’avancerons pas.

Les délégués ont porté à plusieurs reprises l’exigence de la construction d’un mouvement interprofessionnel d’ampleur, tout en critiquant, pour certains, les mobilisations « saute-mouton » jugées inefficaces. Plusieurs mobilisations sont prévues dans quelques semaines : EDF, cheminots, fonction publique et bientôt la bataille sur les retraites. Comment la CGT souhaite organiser les convergences ?

Philippe Martinez. Nous avons un premier rendez-vous vendredi prochain, avec la jeunesse qui se bat pour le climat. Il n’y pas d’opposition entre urgence climatique et urgence sociale contrairement à ce que certains voudraient nous coller comme image d’une CGT productiviste qui relègue les questions environnementales au second plan. Toutes ces mobilisations qui sont déjà dans le paysage doivent trouver plus d’échos et être élargies. Il y a eu 14 journées de mobilisation en 2016 (lors de la loi travail, ndlr) qui ont rassemblé du monde. Jusqu’à un million de manifestants en juin. Parlons-nous plus clairement dans la CGT. Les gilets jaunes ne sont évidemment pas un problème. C’est même plutôt un atout pour le mouvement social et la CGT. En revanche, s’il n’y a pas de grève dans les entreprises –le Medef, pour l’instant, est bien tranquille – rien ne bougera. Mais même si on additionne gilets jaunes et gilets rouges, il n’y a de toute façon pas assez de monde dans la rue ! C’est là que notre histoire pèse. Nous sommes structurés autour des grandes entreprises. Mais quand il y a externalisation, les salariés partent, mais pas le syndicat. De plus, il y a de plus en plus de PME et de TPE, or ce n’est pas là où nous sommes les plus forts. Alors, bien sûr, la question des retraites est essentielle. Mais je reste convaincu que les copains d’Ascoval, leur première préoccupation, c’est de sauver leur emploi. Donc il faut bien conjuguer des mots d’ordre qui rassemblent, mais si nous ne partons pas des réalités des salariés, cela ne marchera pas. On a besoin de mobilisations. Mais je le répète : Ce n’est pas en criant d’une tribune « grève générale » que nous y parviendrons.

Les salariés d’Ascoval viennent d’apprendre les difficultés financières du repreneur britannique de l’aciérie. Comment jugez-vous le comportement de l’Etat dans cette affaire ? 

Philippe Martinez. C’est la deuxième fois que Bruno Le Maire nous fait croire qu’Ascoval est sauvé. L’Etat a les moyens de vérifier la santé financière d’un repreneur et je suppose que le ministre de l’Economie a fait en sorte que le projet de reprise puisse être validé par le tribunal afin de ne pas annoncer une contre vérité, une seconde fois. Dans les dossiers comme celui d’Ascoval, l’Etat doit mettre la main au porte-monnaie pour stabiliser un projet de reprise. Ce sont des cas d’urgence et il faut que via la BPI par exemple, et avec des taux inférieurs au marché, la puissance publique intervienne. Mais dans le fond, cette affaire ne me surprend pas. Vallourec (ancien actionnaire d’Ascoval -ndlr) veut la fermeture de l’aciérie. Supprimer un site de production, permet de charger les autres et d’augmenter les gains de productivité. Vallourec ne veut pas qu’Ascoval vive. Et monsieur Le Maire fait semblant. D’ailleurs, son délégué inter ministériel Jean-Pierre Floris, ancien PDG de Verallia qui a déjà sévit chez GM&S et chez Ford, n’est pas là pour sauver des boites. Il aide les actionnaires à gagner plus d’argent. La logique de ce gouvernement est de placer des PDG pour gérer les entreprises en difficulté. Ils ne risquent pas d’agir comme des syndicalistes.

 Vous estimez que « les conquêtes sociales ont toujours été obtenues dans l’unité ». Pourtant, la notion même de syndicalisme rassemblé a été remise en cause par certains délégués et trois amendements ont été déposés, proposant de supprimer cette notion. Comment l’analysez-vous ?

Philippe Martinez. C’est la même problématique. Je suis sûr qu’il y a des camarades de la fonction publique qui ont voté contre l’idée de syndicalisme rassemblé. Pourtant la semaine dernière, ils défilaient à côté de la CFDT, de FO, de la FSU. Il faut que là aussi nous soyons cohérents. Je pense avoir été clair dans mon rapport d’introduction. Nous n’avons pas la même conception du syndicalisme que la CFDT et ce fossé se creuse. Ceci dit, dans les boites, la situation n’est pas la même.  Si on part du principe qu’à la CFDT ce sont tous des pourris, le collègue de la CFDT dans la boite va nous le reprocher, et cela rendra plus difficile encore les luttes unitaires suivantes.

En ce qui concerne les luttes à mener à l’internationale, vous affirmez que la CGT est « à l’aise dans (ses) affiliations européennes et internationales ». Pourtant, le vote d’un amendement, contre l’avis de la direction confédérale a réintroduit la référence à la Fédération syndicale mondiale (FSM) que la CGT a quitté en 1995… 

Philippe Martinez. L’importance de ce débat est surévaluée. Sur un texte qui doit faire 40 pages, certains – et c’est le cas de la majorité de la presse – se sont focalisés sur un mot. J’ai dit que nous étions à l’aise dans nos affiliations mais ce n’est pas un corset qui nous empêche de discuter avec d’autres. D’ailleurs, Les syndicalistes cubains, vietnamiens, monégasques, sont tous affiliés à la FSM et étaient invités et présents au congrès. Ce n’est pas l’affiliation qui détermine avec qui nous parlons.

N’est-ce pas aussi de la part des syndiqués un appel à une Confédération européenne des syndicats (CES) et une Confédération syndicale internationale (CSI) plus offensives ? 

Philippe Martinez. Les salariés veulent juste, notamment dans les plus grands groupes où la mondialisation pèse lourd, une mobilisation internationale qui fasse échos à leurs combats. Quand une entreprise ferme ici et qu’elle délocalise à l’étranger, la seule question qui vaille c’est la façon dont on construit la solidarité, pas l’affiliation à telle ou telle organisation. Après, je sais que certains camarades jouent sur cette question des affiliations. Et je remarque, d’ailleurs, qu’il n’y a jamais eu de débat sur la présidence de la CES. Jamais. Et là, parce qu’il s’agit de Laurent Berger, le débat monte. Je rappelle qu’il s’agit simplement d’une présidence tournante, un principe pour lequel la CGT s’est d’ailleurs battu parce qu’il représente au mieux la diversité de la CES. Le président de la CES n’a pas de pouvoir décisionnel. C’est un titre honorifique. Il distribue la parole lors des comités exécutifs. Il n’y a pas d’enjeu.

A une semaine des élections du 26 mai, qu’attendez-vous en termes d’évolution de l’Union européenne ?

Philippe Martinez. Nous sommes à un stade où beaucoup de salariés sont tellement dégoûtés de ce qu’on leur dit de l’Europe qu’ils s’en désintéressent et que probablement ils ne vont pas voter. Il faut qu’au niveau européen des règles soient gravées dans le marbre au niveau social. Et il nous faut donc nous mobiliser plus fort à l’échelle de l’Europe. C’est d’ailleurs ce que la CGT porte à la CES. Mais, on ne peut pas tout demander à la CGT, y compris de combler les manques politiques. Aujourd’hui, les plus gros partis vont se battre pour arriver en face du rassemblement national. Et au nom de cela, ils ne se recentrent pas sur le social mais plutôt sur « l’art d’être français » ou sur la question des frontières. C’est la même chose dans beaucoup d’autres pays. Les espagnols sont catastrophés. Dans un pays qui a subi 40 ans de dictature, retrouver des fachos au parlement, c’est traumatisant. Cela devrait faire réfléchir tout le monde.

Entretien réalisé par Clotilde Matthieu et Marion D’allard

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